La gazette du carbone

Pour un arsenal juridique décarbonant

The Shifters - Les bénévoles du Shift Project

Chaque semaine, nos propositions tirées de l’expertise du Shift Project pour intégrer les enjeux climatiques au débat parlementaire.

2024 | Semaine 25

Chère lectrice, cher lecteur,

Cette semaine, la gazette se penche sur la question des matériaux biosourcés pour la construction et plus particulièrement du bois. C’est également l’occasion de vous souhaiter un bel été décarboné et de vous donner rendez-vous en septembre pour de nouveaux articles.

Bonne lecture !

Sommaire

Questions émissions

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en partenariat avec Logo Dixit

La mobilisation des matériaux biosourcés pour la construction : une opportunité pour nos régions ?

Portée par Mme Sabine Drexler (LR)

Dans le cadre des COP régionales, Mme Sabine Drexler, sénatrice LR du Haut-Rhin, demande au ministre de la Transition écologique comment accélérer le développement des filières locales d’éco-matériaux1. Le secteur du bâtiment représentant un quart des émissions de gaz à effet de serre produites, la sénatrice plaide pour une transition du secteur vers la construction bas-carbone à l’aide de matériaux bio et géosourcés. Encourager la structuration de filières industrielles locales de production de ces matériaux permettra, outre la diminution des émissions de GES, la pérennisation d’emplois qualifiés et non délocalisables.

Les matériaux biosourcés

Le terme désigne un processus de production à partir de matières premières issues de la matière organique renouvelable (biomasse). Les matériaux biosourcés les plus significatifs proviennent principalement du bois ou de quelques cultures annuelles telles que la paille, le lin, le chanvre, le miscanthus et le coton. En matière d’isolation, le CEREMA2 confirme que ces matériaux possèdent des capacités techniques comparables à celles des matériaux à forte empreinte carbone, tels que les plastiques, les laines de roche, de verre et les minéraux expansés. En effet, en plus de leur impact plus faible en GES, ils présentent de bonnes performances en termes d’isolation thermique, de confort hygrométrique et d’insonorisation3. Cependant, malgré leur production en grande partie locale et leur fabrication nécessitant beaucoup moins d’énergie (par exemple, la laine de roche requiert un chauffage à 1460°C), les matériaux biosourcés restent beaucoup plus chers.

L’effet de levier, créé en remplaçant les matériaux classiques (isolant, fer, béton, brique… à forte empreinte Carbone) par des matériaux d’origine biologique (bois, fibre végétale… à empreinte carbone négative) n’est pas aujourd’hui correctement valorisé.

Focus sur la filière bois

Dans le domaine de la construction, les capacités techniques du bois sont bien connues. Aux États-Unis, 90% des maisons individuelles sont construites en structure bois. En revanche, en France, le bois et ses dérivés (panneaux de particules, OSB, menuiserie, structures bois, charpentes) ont progressivement été marginalisés. Actuellement, seulement 11,3% des maisons individuelles, 20% des agrandissements, 4,1% des logements collectifs et 4,8 % des bâtiments tertiaires privés et publics sont en structure bois4.

De plus, les feuillus, qui représentent environ la moitié de notre production, ont pratiquement disparu de la construction en France. Leurs qualités techniques ne sont pas valorisées et la balance commerciale est déficitaire pour le pays. Bien que la forêt et l’agriculture françaises constituent des ressources locales importantes, renouvelables et génératrices d’activité économique, elles restent sous-employées par nos filières du bâtiment [5].

La crise de l’offre bois

Carbone4 a présenté en décembre 2023 aux professionnels des filières du bois, une analyse stratégique sur les enjeux des métiers de la forêt et de la crise climatique6. De nombreuses publications ont été éditées sur la même thématique ces quelques mois. Elles mettent en évidence que nos forêts sont mises en difficulté par le réchauffement climatique : la capacité de nos forêts à stocker le carbone est mise en danger par la progression rapide des risques de sécheresse, d’incendie et parasitaires.

La filière-bois tient un rôle déterminant dans la décarbonation de l’économie, notamment par ses liens avec différents secteurs (Industrie, Bâtiment, Énergie…). C’est pourquoi le scénario retenu par la filière prévoit une augmentation progressive la récolte annuelle de bois (+10 Mm3 d’ici 2035). Pour cela il sera nécessaire, entre autres, de :

  • mobiliser toutes les forêts avec une gestion adaptée au changement climatique ;
  • s’appuyer sur un renouvellement actif et pertinent de la forêt avec des essences et des modes de gestion diversifiés et adaptés au climat futur ;
  • augmenter les capacités de transformation du bois sur le territoire national, qui font aujourd’hui goulot d’étranglement ;
  • améliorer l’attractivité socio-économique des activités de gestion et d’exploitation forestière ;
  • soutenir activement l’emploi des bois dans des filières à valeur ajoutée, et non émettrice de CO2.

Les blocages et contraintes

La filière bois ne prend pas encore suffisamment en compte le facteur temps et l’accélération des chantiers rendue possible par les structures bois, malgré la crise actuelle du logement.

L’inertie d’adaptation de notre économie de la construction est énorme. Les artisans, les entreprises sont experts dans les technologies solidement ancrées dans l’usage du béton et des matériaux à forte empreinte carbone. Les cabinets d’architectes sont rodés à l’usage des performances des matériaux classiques. Ainsi, l’organisation même des chantiers est totalement bouleversée par l’emploi des matériaux biosourcés, ce qui entraîne une remise en cause très forte des processus métiers de tout le secteur. Cette révolution exige un énorme effort de formation et de réorganisation des personnels.

En pleine crise de l’immobilier, alimentée par la hausse du coût du crédit, les entreprises hésitent à financer maintenant une réorganisation totale de leurs processus. De plus, les coûts d’achat des matériaux biosourcés sont nettement supérieurs aux matériaux classiques, cette hausse est difficile à répercuter aux clients finaux dans un contexte d’effondrement de la demande.

Les freins réglementaires et juridiques ne sont pas tous levés. Si la réglementation environnementale dans la construction neuve (RE2020)7 définit de nouveaux seuils qui favorisent l’emploi des matériaux biosourcés, elle contraint les fournisseurs à produire une masse importante de documents réglementaires permettant les calculs d’empreinte carbone et des performances de confort thermique.

Les recommandations du Shift Project

Pour accélérer la décarbonation de l’économie française, il est essentiel de privilégier la rénovation énergétique des logements existants plutôt que la construction de nouveaux bâtiments, qui est beaucoup plus émissive. Ainsi, le Plan de transformation de l’économie française (PTEF) recommande8 de réduire progressivement les constructions neuves et de favoriser l’utilisation de matériaux biosourcés pour les futurs projets. Cette approche compte sur la diminution de la construction pour stabiliser la demande et éviter une pression excessive sur les ressources en bois. Parallèlement, en lien avec les pratiques agro-écologiques prônées pour la transformation de la production agricole, la multiplication des haies et des arbres de plein champ pourrait fournir une ressource locale en bois énergie9.

Conclusion

La valorisation est bois et autres matériaux biosourcés constitue une formidable opportunité pour :

  • réduire les émissions de CO2 ;
  • répondre à la demande de logement et de rénovation énergétiques ;
  • créer de l’activité industrielle ;
  • soutenir notre agriculture, nos forestiers à condition de redonner la place de nos feuillus dans la filière ;
  • réduire notre déficit commercial.

En somme, le recours aux matériaux biosourcés n’est pas qu’une caractéristique architecturale mais doit s’inscrire dans une démarche globale qui nécessite à la fois un ancrage local tirant partie des atouts spécifiques des territoires et une gestion nationale des ressources. Cette transition fait appel à de nombreux corps de métiers et demande un effort conséquent dans la formation professionnelle.

1 Question de Mme DREXLER Sabine (Haut-Rhin – Les Républicains-A) publiée le 09/05/2024

2 Neutralité carbone dans la construction : Les atouts des matériaux biosourcés

3 Matériaux de construction biosourcés et géosourcés

4 RE 2020 : le béton, un matériau à l’aube de la révolution

5 Feuillus et construction : entre freins et perspectives

6 Quel scénario carbone pour la filière forêt-bois à horizons 2030 et 2050 ? – Carbone 4

7 Habiter dans une société bas carbone – The Shift Project

8 Réglementation environnementale RE2020

9 Fiche sectorielle Forêt – The Shift Project

▲ Sommaire

La gazette du carbone résulte du travail des bénévoles de l'association The Shifters, essentiellement réalisé sur la base de l’expertise du Shift Project. Son objectif est d'informer sur les opportunités que présente l'arsenal juridique français pour décarboner notre société.
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