La gazette du carbonePour un arsenal juridique décarbonant |
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Supplément consacré à l'actualité de l'Union EuropéenneUne fois par mois, la Gazette voyage à Bruxelles pour y apporter l'expertise du Shift Project et intégrer cette dernière au débat parlementaire européen. juillet 2023Bonjour chères lectrices et chers lecteurs. Nous vous espérons profitant de vacances bien méritées, ou en train de les préparer. Mais ce n’est pas encore le cas au Parlement européen, qui a été le théâtre d’un combat presque homérique entre les tenants de la compétitivité économique et ceux de la « restauration de la nature », selon le titre du dernier règlement européen voté avec une très étroite majorité. Voici le récit de ces dernières semaines. Bonne lecture |
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Règlement sur la restauration de la nature dans l'Union européenne, un vote décisif le 15 juillet pour renverser le déclin de la biodiversitéRèglement du Parlement européen et du Conseil Européen La nature se détériore, alors que son rôle dans la lutte contre le changement climatique est clé.Le dernier rapport de l’Agence européenne pour l’environnement (2020), élément “déclencheur” du règlement sur la restauration de la nature proposé par la Commission européenne, est sans ambiguïté : la nature continue de se détériorer en Europe. À titre d’exemples :
Au-delà des bénéfices visuels et psychologiques de la nature , elle a un rôle déterminant dans la lutte contre le changement climatique et la survie de l’humanité. Par exemple, des tourbières en bon état agissent comme un puits à CO2. Elles ne représentent que 3 % de la surface terrestre et captent cependant ⅓ du carbone piégé dans les sols2. En revanche, des tourbières en mauvais état émettent du CO2. Il en va de même pour les forêts. Quant aux pollinisateurs, 75 % des cultures en dépendent. En Europe, ils contribuent à hauteur d’environ 5 milliards d’euros à la production annuelle agricole3 . En outre, la disparition des espèces pollinisatrices induirait une perte de rendement des cultures estimée à 8 %4 . Dans un monde où nous luttons contre le changement climatique (et avec une population mondiale qui grandit encore), une perte de rendement agricole est alarmante car elle implique d’augmenter les surfaces agricoles, souvent par déforestation, ou de compenser la perte de pollinisation naturelle par des méthodes artificielles qui impliqueront une “dépense de CO2”. De manière générale, l’UE estime qu’un euro dépensé dans la protection de la nature offre un retour sur investissement de 8 € à 38 € en services gratuits offerts par la nature5 . Le règlement pour la restauration de la natureDans ce contexte, la Commission européenne a proposé comme plan d’action pour contrer le déclin de la biodiversité ce règlement pour la restauration de la nature, avec les principales dispositions suivantes.
Un parcours législatif chaotique, comportant une certaine édulcoration, mais à l’issue positiveLa proposition, émise initialement en juin 2022, a été acceptée d’extrême justesse (44 votes pour la proposition et 44 votes contre en juin 2023) par le comité environnement du Parlement, sans prendre en compte la proposition du rapporteur de rehausser l’ambition du texte. Du fait de de cette égalité, le vote décisif dépendait du scrutin en plénière au Parlement européen le 12 Juillet 2023, qui l’a approuvé à une courte majorité (336 pour, 300 contre et 13 abstentions), au prix d’une ambition revue à la baisse. Le PPE (droite), principal parti du Parlement européen, qui – avec la droite extrême européenne et les centristes – réclamait le retrait du texte au nom de la sécurité alimentaire ainsi que de possibles effets néfastes pour les agriculteurs et les projets d’énergies renouvelables, a notamment fait adopter la suspension de l’application si le financement n’était pas assuré, ou encore la possibilité de reporter les objectifs si les prix alimentaires, ceux des énergies renouvelables ou le logement social étaient impactés négativement par la loi. De son côté, le Conseil européen – qui représente les gouvernements des États membres –a adopté en juin 2023 également un mandat de négocier le texte final avec le Parlement européen. Le mandat du Conseil s’accompagne d’une réduction des contraintes (“augmentation des flexibilités” dans le jargon européen) :
Du côté du monde privé, plusieurs grosses entreprises se sont positionnées en faveur du règlement (par exemple Nestlé, Unilever, Ikea, Ørsted, Salesforce, Danone). Si le principe de ce texte est désormais acquis, ses détails finaux doivent être encore arbitrés avant la fin d’année dans le cadre d’un trilogue entre les versions du Conseil et du Parlement. Il n’est donc pas trop tard pour améliorer ce texte, et ainsi :
ConclusionAu global, même s’il faut saluer le succès que représente ce nouveau règlement, on peut craindre que les hésitations politiques rencontrées dans sa genèse ne se répercutent sur le vote des futurs textes du Pacte vert qui vise à atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050. À cet égard, il est assez préoccupant de voir le PPE appeler à « marquer une pause avant d’imposer des fardeaux supplémentaires à notre économie. » Son président remarque : « Ces dernières années, nous avons lancé une approche très ambitieuse pour apporter des résultats sur le changement climatique et la biodiversité, mais nous devons aussi œuvrer sur la compétitivité, le commerce et la sécurisation des emplois sur notre continent » . Les travaux du Shift Project démontrent pourtant que ce type d’opposition reflète une méconnaissance des enjeux climatiques et économiques de long terme, ces deux aspects ne pouvant pas durablement diverger. Il en va également de la crédibilité de l’Union européenne et de son rôle d’exemplarité et d’entraînement à l’échelle mondiale. Si l’Union européenne ne peut pas s’appliquer quelques contraintes, comment peut-elle espérer avoir une influence suffisante pour provoquer une réduction des émissions dans les autres régions du Globe ? 1 Définis dans la directive de l’Union Européenne sur les habitats 2 Les tourbières piègent le CO2, même en cas de sécheresse – CNRS 3 Restauration de la nature – Conseil de l’Union Européenne 4 How much of the world’s food production is dependent on pollinators? 5 Nature restoration law – Commission Européenne |
Actualités juridiques UE – Juillet 2023
Rapport de prospective stratégique 2023 – Publié par la Commission européenne le 6 juillet, ce rapport1 met « la durabilité et le bien-être des personnes au cœur de l’autonomie stratégique ouverte de l’Europe » et souligne la nécessité d’un nouveau modèle économique axé sur le bien-être des personnes et sur la nature Parmi les nombreux défis identifiés (géopolitiques, économiques, et financiers) figure en bonne place la demande croissante de compétences pour un avenir durable. Des actions concrètes sont proposées dans dix domaines pour atteindre l’objectif fixé, notamment l’élaboration d’un nouveau contrat social européen, l’adaptation des indicateurs politiques et économiques (y compris le PIB) et la construction de budgets publics adaptés. Des sommes colossales seront nécessaires pour financer la transition verte : 620 milliards d’euros pas an supplémentaires pour le Green Deal et REPowerEU (plan pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures russes), alors que l’Union doit investir 578 milliards d’euros (30% de son budget) pour la transition verte jusqu’en 2027 et 92 milliards pour l’industrie zéro nette émission ( technologies bas carbone). D’autres dépenses seront à prévoir : défense (EUR 289 mds), transition numérique (EUR 125 mds). Transport ferroviaire – La Commission européenne a présenté le 11 juillet un nouveau texte législatif sur la gestion des capacité ferroviaires2 , pour fluidifier l’attribution des créneaux ferroviaires (sillons), en particulier pour les trajets transfrontaliers. Ce projet de règlement est l’un des plus importants pour ce secteur depuis le quatrième paquet ferroviaire de 20163 . Dans sa stratégie de décembre 2021 pour le développement du rail4 , la Commission s’était déjà fixé pour objectif notamment de doubler le traffic ferroviaire à grande vitesse en 2030 et de le tripler d’ici à 2050. A moins d’un an des élections européennes, la question se pose de savoir si ce dossier fera partie des priorités à boucler avant la fin delà mandature actuelle. Numérique et métavers – C’est aussi le 11 juillet que la Commission européenne a dévoilé son « initiative sur les mondes virtuels (dont le métavers) et le Web 4.0 »5 . A ce stade, pas de nouvelle législation, comme le préconise le think tank CERRE6 , mais plutôt un accompagnement de l’innovation avec le développement d’une « boite à outils » tout en s’appuyant sur une législation existante considérée comment suffisamment robuste. Une « approche structurée » sera mise en place pour suivre le développement des mondes virtuels, en lien avec les États et l’industrie, et de travailler en concertation avec le Centre européen pour la transparence des algorithmes et les organisations internationales de standardisation pour favoriser l’interopérabilité des outils. 2 Green Deal: Greening freight for more economic gain with less environmental impact 3 Le 4e paquet ferroviaire: mesures visant à améliorer les chemins de fer européens 5 An EU initiative on virtual worlds: a head start in the next technological transition 6 Defining Virtual Worlds: Main Features and Regulatory Challenges |
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